02 juillet 2008
Le rancunier
Comme je l'ai dit dans mon tout premier post, mais pour ceux qui ne suivent pas, je vais le rappeler : je n'en suis pas à ma première expérience dans le public. Depuis l'été 2006, j'ai fait plusieurs vacations d'assistante de direction au ministère où je suis actuellement.
Sans parler du fait que j'ai fait deux autres vacations rapides dans un autre ministère il y a plusieurs années... et sans mentionner non plus le fait qu'à partir du 1er septembre, je serai moi aussi une coupable fonctionnaire.
Alors vous comprenez, vu que ça fait 2 ans que je rôde dans ce ministère, du moins en pointillés, je commence à connaître pas mal de monde. J'ai bien ça parce que, quand je me marche dans les couloirs, il ne se passe pas un trajet sans qu'il y ait quelqu'un à saluer. Et qui donc vous salue. Et j'adore ça. Je trouve ça énorme d'être suffisamment implantée quelque part pour reconnaître des gens avec qui on ne travaille même pas ou plus. C'est le pied...
J'ai toujours fait mon possible pour être adorable partout où j'allais. Et ça plait alors pourquoi arrêter. J'ai fait mes preuves professionnellement (sinon on ne me rappellerait pas si souvent), et humainement. La preuve : mes anciens patrons me recommandent au suivant en disant que je suis gentille.
Je ne me suis jamais comportée en p*tasse en me disant "je m'en fous, mon contrat finit tel jour et après je ne les revois plus".
Mais comme dans toute réjouissance, il y a un trouble-fête et je l'ai découvert aujourd'hui. Le mec dont tu sais qu'il n'y a pas de raison, mais te ruine quand même ton plaisir, voire même, limite, ta réputation.
Et donc j'explique.
Mon contrat a été prolongé de deux mois (yeepee yah yah yeepee yeepee yeah).
Mes accès sont en cours de prolongation aussi. Ne manque que la carte de cantine... sauf que personne ne me l'avait dit. Donc au moment de courir prendre mon sandwich, j'apprends que ma carte de "cantine" (disons que je pourrais l'utiliser à la cantine si j'avais plus de 15mn pour déjeuner, en l'absence, elle me sert à acheter une salade ou un sandwich au kiosque) n'est plus valable. Mon contrat finissait le 30, la carte fonctionnait le 1er juillet, je ne m'étais donc pas du tout inquiétée hier. J'avais même remis de l'argent dessus. Confiante.
C'est une carte de cantine ! Elle n'a aucun rapport avec l'accès ou non au ministère ! On ne rentre pas juste sur une carte de cantine, les gardes devant les portes (toutes les portes) sont clairs à ce sujet ! Que voulez-vous qu'il se passe si on la garde au-delà de la limite ? Que quelqu'un se paye un déjeuner supplémentaire dont le prix rentre dans les caisses du ministère ? Cette carte ne peut servir qu'à la cantine et au kiosque, ça coûte rien à l'Etat et ça ne présente pas le moindre danger. Alors d'accord ya le risque que vous y laissiez de l'argent et que quelqu'un d'autre s'en serve, mais puisque je ne savais pas que sa validité était limitée (rien n'est indiqué dessus), mon argent je le perdais de toutes façons si j'en laissais au-delà de la période de validité, non ? Au pire il se passe quoi, après mon départ, je refile la carte à un collègue qui mange à mes frais ? ET-A-LOOOORS ? Ok ou alors je suis inconsciente et je ne me rends pas compte du danger : vous imaginez le scénario ? Des terrorristes s'emparant de cartes de cantine du ministère, des cartes à validité illimitée hein, avec peut-être encore de l'argent dessus, on sait pas, et qui s'en serviraient pour acheter toooooous les paquets de BN du kiosque ? A 16h, tout le ministère serait affamé, sur les rotules, à la merci de la lie de l'humanité ! Appelons l'armée pour défendre nos paquets de BN !!!
Mais bon, c'est pas grave, c'est limité dans le temps.
C'est juste pas du tout indiqué dessus, quoi.
Donc pendant que la gentille dame du kiosque me garde le dernier sandwich jambon-crudités de côté, je cours régulariser ma situation. Et sur qui je tombe ? Le gars qui était responsable des cartes de cantine quand en 2006 je travaillais dans un autre bâtiment ! Je souris, bonjour, tout ça... Lui en me voyant il fait "tiens, regardez qui voilà", mi-figue mi-raisin. Je me gronde en me disant que j'aurais dû me rappeler quelque chose que j'ai visiblement oublié, et qu'au lieu de lui servir mon sourire "ah tiens je vous connais", j'aurais dû upgrader au niveau du sourire "quel plaisir de vous voir en ces lieux, comment allez-vous ?". Mea culpa.
Evidemment il lui faut une attestation comme quoi je suis bien prolongée de deux mois. Parce que les ordres viennent d'en haut, vous comprenez. Je garde derrière mes dents mon commentaire sur les cartes de cantine qui mettent en danger la sécurité nationale et je continue de sourire en espérant qu'il voudra bien me laisser manger aujourd'hui. J'ai un peu l'impression de mendier... J'insiste "j'apporte une attestation demain", enfin, on verra, je trouverai bien un moyen de soutirer un autographe à quelqu'un pour pouvoir grailler, quand même !
Môssieu me fait une permission supplémentaire d'UN jour, ouais, hein, pas un de plus, il lui faut vraiment un justificatif, parce qu'après il a des ennuis, et puis il veut bien faire plaisir aux gens mais...
Le mais reste en suspens. Regard entendu.
Il reprend : il veut bien faire plaisir aux gens mais... mais il se souvient de moi. Et là, il a cette phrase qui me scie complètement :
"Vous vous souvenez pas, dans le bâtiment Truc, vous vous êtes mises en furie contre moi pour que j'éteigne ma radio, on était un mardi, il était 15h15 !"
J'ai fait celle qui ne comprenait pas, pour pas faire de scandale.
Mais punaise, ouais, je m'en souviens. J'en suis pas à me souvenir de l'heure parce que j'ai autre chose à penser, mais je me souviens que ce monsieur, il gérait les cartes de cantine avec les deux adorables caissières de la cantine, dans un petit local qui était complètement accolé au bureau de mon patron de l'époque. Je vous parle de ça, c'était pendant l'été 2006, quand même ! Et dans leur petit local, comme les cartes de cantine, c'est pas des trucs que tu viens chercher tous les jours non plus tu vois, ils n'avaient pas grand'chose à faire, alors ils mettaient la radio. Et pas Radio Bleue, un, des trucs bien péquenaud. Et pas en sourdine, non, ça résonnait bien ! Et en plus ils commentaient et riaient fort en faisant des plaisanteries graveleuses. Et moi j'avais mon patron de l'époque, jamais qu'un sous-directeur, hein, un mec avec des récompenses militaires, un CV long comme le bras dans plusieurs organes de notre beau pays, qui était à bosser dans son bureau 15h par jour, et qui y tenait ses réunions aussi, je crois qu'il sortait pour manger quand même des fois.
Je me souviens donc effectivement qu'une fois, d'une voix certes ferme mais sans m'énerver, je leur ai demandé d'éteindre.
Voilà la furie.
Et le mec, ça fait depuis l'été 2006 qu'il retient le jour et l'heure à laquelle, ô drame, on lui a fait éteindre sa radio, parce qu'à côté ya un peu un sous-directeur qui bosse.
DOM THOM peut se rhabiller, il y a encore plus bileux qu'elle.
J'ai donc affiché mon sourire le plus contrit et innocent en magasin, j'ai pris ma carte qui me permet de manger UN jour, je suis sortie de là, et je me suis jurée que la furie, s'il voulait la voir, je la lui montrerais !
Personne au boulot ne m'a jamais vu en furie, promis, personne ; en-dehors je dis pas, j'ai eu de belles scènes, mais au boulot, JA-MAIS. Le ministère serait probablement rasé à l'heure qu'il est. Ou avec une épidémie curieuse de surdité en tous cas. Justement je suis une crème au boulot ! C'est mon point fort, tout le monde le dit ! Je suis toujours d'humeur égale, c'est un délice de bosser avec moi ! Je vous donne du sourire, du Monsieur, et je remercie quand on me donne des listes de trucs à faire ! Même s'il est 20h ! Vous croyez qu'on se refilerait mon CV si je donnais une aussi mauvaise image de mes patrons successifs et que je me mettais à piquer des crises ? Vous pensez pas que ça se saurait ?
Et le mec il me prend pour une p*tasse juste parce qu'il a dû éteindre la sacro-sainte radio au boulot ? J'hallucine !
Comme on dit chez moi : les cons, quand on leur parle, ça les éduque. Imaginez si je me mettais à crier.
PS : ceci était ma 200e note !!!
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27 mai 2008
La pintade contaminée
Dans Une Nounou d'Enfer, série qui est mon inspiration depuis 15 ans maintenant (sic), il y a un épisode où Fran, tentant de paraître pour la femme du monde qu'elle n'est pas, parle de sa très bavarde mère en ces mots "Quand elle tient un crachoir, elle le tient !". Je revois le port de tête élégant de Fran tandis qu'elle tient ces propos qui sont, eux, fort peu élégants, et immédiatement je pense à Madame M.
Combien cette scène me fait penser à elle ! En fait je prononce ces mots à voix basse chaque fois qu'elle m'appelle.
C'est complètement le genre de nana qui est trop sous pression, qui probablement doit l'être depuis plusieurs mois, et dont on sent que le cerveau tente de bouillonner tant bien que mal pour tenir le rythme.
Mais du coup, c'est assez infernal de l'avoir au téléphone ou, pire encore, de tenir une réunion avec elle (ça m'est arrivé encore la semaine dernière, c'est très désagréable), parce qu'elle vous détaille l'intégralité du cheminement qui lui permet de vous répondre, et c'est très long. Et c'est plein de mots. Et elle-même a du mal à se suivre. Et en général vous savez déjà la fin de la phrase pendant qu'elle n'en est qu'au milieu parce que vous n'en êtes pas à son stade d'épuisement et/ou de panique.
Evidemment, on ne peut pas lui reprocher d'être à bout (ou en tous cas d'en avoir l'air, ya aussi des gens dont c'est la nature d'être toujours dépassés par tout), mais ça reste quand même très frustrant de devoir palabrer 20mn avec elle pour obtenir une réponse simple (en général, un "oui" ou un "non" suffiraient) pendant qu'autour de vous, qui êtes en pleine possession de vos moyens et qui avez mille choses à faire, vous voyez les téléphones clignoter de partout, les mails continuer d'arriver sans pouvoir vous y consacrer, Monsieur Patron qui pointe le bout de son nez toutes les 10mn et ne s'aperçoit qu'une fois qu'il a expliqué ce qu'il voulait que vous lui faites désespérément signe que vous êtes au téléphone et que vous arrivez dans une minute... En gros, votre cerveau fonctionne à vitesse normale ce qui est la seule chose qui vous permet de ne pas passer vos week ends sur place, et vous êtes obligé de vous caler sur le rythme de la pintade chaque fois que votre dimension entre en collision avec la sienne.
C'est un peu comme Q qui entrerait en contact avec l'humanité au temps des cavernes. Le choc de deux espace-temps.Bref elle, elle est paniquée, stressée et lente à la détente, et du coup, vous qui avez l'habitude d'être speed et d'être surbookée, vous finissez pas stresser aussi et avoir l'impression d'être dépassée. Mais la vérité c'est que si Madame M, avec ses yeux qui roulent dans tous les sens et son long cou fait de peau fripée, était encore capable de synthétiser ses réponses, vous n'auriez aucun problème de gestion de temps.
Madame M est donc porteuse du virus "stress" dont elle contamine tout le monde. Maintenant que je travaille plus souvent avec elle, je comprends mieux pourquoi sa collègue, avec qui elle partage dossiers et bureau, se prend si souvent des jours de congés/RTT/récupération ce qui avait le don de m'énerver quand c'était la collègue notre contact, et pas encore Madame M. Moi aussi je m'échapperais aussi souvent que possible si j'étais enfermée entre quatre murs avec la pintade contaminée.
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26 mai 2008
L'apprenti col blanc
En l'absence de DOM THOM, vous comprenez bien que je m'ennuie, n'ayant plus sous les yeux de quoi me divertir. Alors je vais tenter l'ouverture d'une nouvelle rubrique de portraits... Parce qu'il n'y a pas que DOM THOM qui mérite qu'on parle d'elle dans ce ministère !
Ainsi, la semaine dernière, j'ai rencontré Monsieur D, à l'occasion d'une réunion qui se déroulait juste après notre déménagement. Je devais donc aller chercher les participants à cette réunion devant l'ancien bureau de Monsieur Patron, puisque personne ne savait où nous logions depuis 24h à peine, et emmener tout une ribambelle de directeurs, de chargés de projets et autres personnages manifestement importants, dans de longs couloirs et escaliers pour les guider vers le nouveau théâtre de nos opérations. Tout un programme...
Monsieur D est arrivé très en avance. Il flippait un peu. Il s'inquiétait de voir le bureau de Monsieur Patron entièrement vide. On peut même dire à ce stade qu'il paniquait.
Monsieur D est le collaborateur de l'un de nos plus importants interlocuteurs dans une direction très concernée par notre travail. C'est d'ordinaire le supérieur direct de Monsieur D qui assiste à nos réunions, mais cette semaine-là, il était en déplacement à l'étranger. Monsieur D a donc pris la relève tant bien que mal. Connaître les dossiers ? Oui. Les maîtriser ? Pas forcément.
D'ordinaire, en tant qu'assistante de Monsieur Patron, les gens que je croise sont tous drapés dans une magnifique assurance de leurs compétences et leurs attributions. Ce sont des gens importants qui font des choses importantes, et qui le savent. Un peu comme lorsqu'un mec sait qu'il est consommable, quoi ; même quand ils sont humbles, ils ont une certaine aisance.
Monsieur D, pas du tout. Monsieur D me posait plein de questions. Il avait l'air de vouloir être rassuré. Mais le plus étonnant c'était la façon si ouverte qu'il avait de me dire très clairement qu'il n'était pas du tout à l'aise avec cette réunion, ni avec les dossiers sur lesquels il remplaçait son supérieur au pied levé, ni sur certains points très spécifiques de ces dossiers, ni sur le fait qu'il était manifestement très angoissé par le fait qu'on ait déménagé presqu'en un week end.
Monsieur D travaillait sur le terrain il n'y a pas si longtemps ; toutes ces histoires administratives, ces réunions de deux heures, et ces lourds dossiers à potasser puis discuter avec un air docte, ça le dépassait un peu.
Il avait nettement besoin d'une tape sur l'épaule.
J'ai trouvé ça très mignon, la façon dont il montrait sa vulnérabilité et avouait si facilement ce qu'il ressentait. C'était touchant de voir ses yeux clairs tourner dans tous les sens comme s'il cherchait quelque chose à quoi se raccrocher, ses balbutiements et ses sourires contrits. On avait vraiment envie de le consoler de tous ses tracas, sur le coup. Mais je ne pouvais pas m'empêcher de me dire aussi que, quand même, quand on a certains responsabilités (même seulement en interim), on essaye de maintenir une certaine image, même auprès des assistantes, sinon on se fait bouffer tout cru.
Peut-être que ce moment n'a existé que pour moi, que là, que dans ce bureau entièrement vide... Peut-être qu'ensuite il a repris du poil de la bête et a fait bonne figure sans laisser transparaître ses hésitations. Peut-être qu'en cet instant précis, il a livré quelque chose que nul autre ne savait. Peut-être qu'il s'est ouvert une fois et une seule avant de reprendre du courage. Peut-être que personne (hormi vous, cher lecteur) ne saura jamais à quel point Monsieur D était terrifié par ses nouvelles attributions.
Quelques jours plus tard, j'ai rappelé Monsieur D pour lui passer une communication avec Monsieur Patron. Il m'a immédiatement reconnue au téléphone, et quand je lui ai demandé comment il allait, il m'a répondu, gêné : "ça irait mieux si votre patron ne m'appelait pas". J'ai souri gentillement et ai essayé de plaisanter : "Allons, allons, je vais faire comme si je n'avais rien entendu ! Courage !" et je lui ai transmis la communication. Pauvre petit poussin. Ca finira rôti tout ça...Monsieur D, si vous avez besoin d'un autre hug téléphonique (et ce, même si votre supérieur est rentré à présent), mon numéro interne est le 7XXXX !
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